Un petit pot dans un grand sac

Comment, dans les années 1950, l’écrivain Joseph Kessel devient le 1er fan et utilisateur d’un petit baume multi usages!


Au milieu des années 1950, tout juste débarqué à Hong Kong, Joseph Kessel remarque une tour étrange qui se détache du panorama du port. Son guide, Harry Ling, lui explique qu’il s’agit de la pagode du Baume du Tigre. Intrigués, les deux hommes pénètrent dans le parc. Kessel y découvre un jardin labyrinthique peuplé de statues extravagantes : femmes lascives, bêtes sauvages, démons grimaçants, dragons et divinités grotesques. Il parle d’un « cauchemar burlesque et monstrueux », d’un chaos fiévreux, presque halluciné. Et s’interroge : quel visionnaire malade, quel prophète insensé a pu imaginer un tel lieu, et avec quelle fortune ?

Les étranges sculptures des jardins du Beaume du Tigre de la famille Boon Haw à Hong Kong,

Ce visionnaire est bien réel. Il s’appelle Aw Boon Haw.
Derrière cette pagode extravagante se cache l’un des plus grands succès populaires de la pharmacopée asiatique : le Baume du Tigre. Un onguent destiné à soulager migraines, rhumatismes, fièvres, douleurs musculaires, utilisé un jour ou l’autre par des générations entières à travers la Chine, l’Asie du Sud-Est et bien au-delà.

Aw Boon Haw est le fils d’un herboriste chinois émigré en Birmanie.
Dans l’arrière-boutique familiale, son père prépare différents remèdes, dont un onguent particulièrement efficace, mais cantonné à un usage local.
Là où son père soigne, le fils entreprend.
Il donne à ce remède un nom qui claque, le met en pot, le diffuse d’abord à Singapour, puis comprend très vite une chose essentielle : pour voyager, un produit doit aussi raconter une histoire. Il investit alors ses premiers bénéfices dans la publicité, et le Baume du Tigre quitte le village pour conquérir la Malaisie, le Siam, puis toute l’Asie. Installé à Hong Kong, Aw Boon Haw transforme ce remède artisanal en icône populaire. La pagode ? Un remerciement au ciel, dira-t-il. Et, sans détour, une opération de communication visionnaire.

Aw Boon Haw (au centre) a apporté une contribution majeure à la résistance chinoise pendant la seconde guerre sino-japonaise. Pendant les jours difficiles de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), ce leader de Hong Kong s’est rendu à Chongqing (alors capitale de la Chine) pour manifester son soutien au régime chinois. La population locale l’a accueilli comme un héros.


Les jardins kitsch qui avaient tant choqué Kessel seront en grande partie détruits en 2004 pour laisser place à des tours résidentielles. Le Baume du Tigre, lui, n’a jamais disparu. Il règne encore aujourd’hui sur le marché des antidouleurs naturels accessibles, efficaces et bon marché. 10€ pour ce petit pot chargé d’huiles essentielles et de savoirs anciens. Un condensé d’Asie dans le sac de voyage.

Dans le mien, en tous cas, il a toujours une place.
Il y a encore quelques semaines, à Bali, en plein stage de de préparation au diplôme de professeur de yoga, j’ai appliqué du baume blanc sur la poitrine et sur les ailes du nez avant chaque exercice de Pranayama (*)
L’effet décongestionnant est immédiat, presque saisissant. C’est un geste simple, mais profondément sensoriel, qui relie le corps aux territoires traversés.

Aujourd’hui, une seule marque peut se revendiquer comme authentique : Haw Par Corporation, héritière directe d’Aw Boon Haw, dont le siège est à Singapour. On trouve le Baume du Tigre en pharmacie, en parapharmacie ou dans les magasins bio. Mieux vaut éviter les achats en ligne, où les contrefaçons sont nombreuses. Sur le pot, la mention « Tiger Balm » doit apparaître clairement, ainsi que la provenance Haw Par Corporation Ltd. Les imitations affichent souvent une origine thaïlandaise ou indienne et se contentent du mot « Tiger ».

La liste des ingrédients, toujours indiquée en anglais, reste inchangée depuis des décennies : camphre, menthol, essence de cajeput, clou de girofle, cannelle ou eucalyptus selon la version, et paraffine pour fixer l’onguent. Le baume rouge, plus chauffant, est destiné aux douleurs musculaires et articulaires. Le baume blanc, plus frais, s’utilise pour les maux de tête et la sphère ORL.
Il existe aussi sous forme de patchs ou d’huile, pratiques en déplacement.

Voyager, ce n’est pas seulement changer de pays. C’est aussi emporter avec soi des gestes, des odeurs, des remèdes qui racontent une histoire. Le Baume du Tigre est de ceux-là. Un objet modeste, né d’un village birman, devenu universel. Un lien discret entre le corps, la mémoire et le monde. C’est exactement ce que j’aime raconter ici, sur Nomadologies, le blog.

Go, go, go, les nomadologues!
Francine

(*) : Pranayama signifie : « Extension de la force de vie ». Par sa pratique, on prend conscience de notre énergie vitale, appelée Prana en sanskrit, pour mieux la respecter et la gérer. Ses techniques, variées, consistent à réguler et affiner la respiration.

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