Interview de Zoé Lamazou
Pour une invitation au VOYAGE, j'ouvre mes archives de photos professionnelles. 80 pays photographiés en 30 ans. Une photo et une histoire par post. Un objectif : raconter la beauté du monde. Vous me suivez?
Zoé Lamazou, 38 ans réalisatrice de documentaire, auteur, est passée de la presse écrite au documentaire écrit ou filmé. Elle a coécrit avec son père Titouan Lamazou, navigateur, artiste et écrivain français, le livre « Escales en Polynésie ». D’île en île, de toile en toile, Titouan Lamazou dessine une fresque vibrante, à la fois réaliste et romanesque, du pays où il a choisi de poser son sac après quarante ans d’errance. Quatre ans d’un travail acharné l’amènent aujourd’hui à la publication de ce livre cosigné avec sa fille et à une exposition au Musée de Tahiti et des îles pour 2022.
Un voyage sensuel aux antipodes, dans l’œil et la main du peintre, mais aussi, vers la connaissance de l’histoire coloniale, de la mémoire et des récits de ceux qui se souviennent d’une ancienne manière d’habiter les archipels, par le biais des entretiens menés par Zoé. Une œuvre d’art salutaire et une escapade au long court qui incite au départ.
Comment s’est posé le projet du livre ?
Au début le livre était un projet de Titouan (Lamazou, son père), qui est parti peindre en Polynésie en exploration pour son bateau-atelier. Il a un vieux rêve de bateau atelier depuis 30 ans, et il est en train de le réaliser. Il aimerait le voir naviguer dans les eaux de Polynésie. Par ailleurs, Titouan a obtenu carte blanche de la part du musée du Quai Branly à Paris, pour réaliser une exposition en 2018 sur la Polynésie. Il m’a proposé de l’accompagner pour faire des entretiens avec les gens dont il faisait le portrait. Cela a donné lieu à une première exposition au Quai Branly avec les œuvres et les entretiens puis à un premier livre chez Gallimard avec les entretiens réalisés principalement aux Marquises. Cette exposition est désormais au musée de Tahiti et des îles jusqu’au 4 juin. En 2020, nous avons complétés le travail en voyageant ensemble dans les autres archipels pour le même travail de peinture et d’entretiens.
Quelle a été votre réaction à l’idée de partir et de collaborer avec votre père ?
J’ai été très contente que Titouan me propose de l’accompagner. Il s’agissait de repartir sur le terrain, comme nous l’avions souvent fait ensemble. Je travaille depuis longtemps avec lui, en reportage ou à l’édition de ses livres. Mais là, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas voyagé ensemble et pour moi c’était un retour dans les iles de mon enfance que j’avais quitté 30 ans auparavant et que je n’avais jamais revues. Par ailleurs, nous avons toujours eu une façon naturelle et fluide de travailler ensemble. Cela fait longtemps que je m’assois à côté de lui, que je dessine avec lui. Depuis l’adolescence, je le retrouvais alors qu’il faisait ses Carnets de Voyage dans le monde entier. J’avais la chance de le rejoindre pendant les vacances scolaires dans tous les coins du monde. On a continué à échanger ensuite sur nos divers projets, pour des repérages pour son grand projet Zoé Zoé Femmes du Monde, je l’aide aussi sur le versant éditorial. Un travail de concert, fluide, naturel.
La Polynésie dans votre vie ?
La Polynésie était dans les récits familiaux, à la fois paternels et maternels. Ma mère y a vécu enfant et elle y est retournée. Mes grands-parents ont toujours gardé des éléments de la culture polynésienne, des mots, des expressions, des souvenirs. C’est une terre à la fois lointaine et familière pour moi. J’ai habité enfant, aux Marquises à Huapo et aussi à Bora Bora et Moorea qui sont des iles de l’Archipel de la Société. Deux des cinq archipels de la Polynésie. C’était important pour moi de revenir sur ces terres d’enfance. Je n’avais pas des souvenirs précis, tout était mélangé comme pour créer une seule grande ile imaginaire. En revanche, ce furent des retrouvailles sensorielles, les odeurs, la température sur la peau, les couleurs. Dans la dernière ile, j’ai retrouvé ma maison d’enfance. Incroyable ! Il restait juste les murs de ma chambre, encore debout ! Mes pas ont retrouvé tout seuls le chemin de la maison.
Quel impact cette enfance aux antipodes a-t-elle eu sur votre existence ?
C’est la relation à la Polynésie dans ma petite enfance qui a contribué à me construire mais c’est aussi la relation au voyage et à l’itinérance, puisque mes parents changeaient de lieu chaque année, qui a construit mon rapport au monde. L’itinérance était nécessaire, presque vitale et donnait de la joie et du sens à la vie. Ça m’a construite, et à contribuer à faire de l’itinérance une forme d’évidence.
En avez-vous retiré un goût pour l’errance ou l’itinérance ?
J’ai bien conscience que c’est une chance immense de pouvoir traverser les frontières. Aujourd’hui, on voit bien que c’est un luxe, donné à très peu de gens, que de pouvoir assouvir cet élan ! il faut toujours le justifier, pour des raisons économiques ou politique. Or, je ne voyage pas pour des raisons économiques, politiques ! C’est ce que m’ont enseigné mes parents en tout cas : le voyage, le déplacement, l’itinérance sont légitimes mais que en allant dans certains pays et territoires, pour peu ou longtemps, il s’agit de ne jamais s’y rendre comme en terrain conquis. Cette terre coloniale qu’est la Polynésie, annexée à la fin du XIXe siècle, on pourrait être tenté de n’y voir que la France. Justement, là comme dans d’autres pays, il s’agit de s’y déplacer avec l’humilité du visiteur. En respect et en connaissance d’une histoire longue, des us, coutumes et usages et la conscience qu’être occidentale et blanc, quand on voyage, ce n’est pas une donnée qui est à ignorer !
Comment vivez-vous le voyage ?
Raconter, enquêter, c’est ma façon de voyager, et non le tourisme. Il faut pourtant laisser la place à l’improvisation, rester une pellicule hypersensible et accueillir l’imprévu. Avant chaque voyage, j’ai une appréhension. Puis une fois que le départ est donné, tout cela disparait dans le flux du mouvement. L’Alaska, dernier grand voyage que j’ai réalisé, nous a permis de passer 3 mois dans les villages traditionnels des Inuits du Grand Nord, derniers chasseurs de baleines. Les territoires convoités par des grosses compagnies pétrolières. On avait là le sujet de notre long reportage, « Saison de chasse en Alaska ». Ce n’était pas les tropiques mais le même thême de l’autochtonie, la relation à l’histoire coloniale, la relation au vivant, à l’isolement, à la survie au autonomie, au respect des traditions millénaires, dans notre monde occidentalisé.
Comment avez-vous « fait parler » les dessins de votre père ?
Outre les dessins de mon père, le livre regroupe 60 entretiens d’habitants que j’ai mené sur les différents archipels. J’en ai réuni 48 qui s’expriment dans ce livre. J’ai fait « dialoguer » ensemble les 48 personnes sur 5 thèmes différents qui traitent de la Polynésie contemporaine : l’Invisible (monde hérité des anciens), la mémoire (l’époque coloniale), la bombe (30 ans d’essais nucléaires entre les années 60-70, sur deux atolls avec un impact sanitaire et social très important), le retour aux iles (retour à la terre des jeunes pour une vie plus rurale ou maritime). On trouve tout au long de ce livre une forme d’inventivité, de résistance à des fatalités des évènements difficiles. Tous les polynésiens rencontrés ont un rapport avec leur existence pleine d’inventivité, d’optimisme.
Comment appréhender la notion d’isolement en Polynésie ?
Il n’y a plus de lointain dans cette planète ! A part peut être l’espace ou certaines forêts de Sibérie. Oui certains archipels de Polynésie sont isolés, difficiles et couteux à atteindre mais tout est bien connecté. Chacun a une caractéristique très forte. Un territoire qui va des iles Cook jusqu’à Hawaï, Rapanui ou la Nouvelle-Zélande !
Un conseil aux voyageurs qui souhaiteraient s’y rendre un jour ?
Avant d’y aller, il serait judicieux de se renseigner sur les particularités de chaque archipel. Je conseille de lire la littérature locale, publié par l’éditeur « Au Vent des Iles » avec des romans et des essais sur la région. Une manne pour se renseigner sur la destination !
Il y a des « iles hautes » très volcaniques, montagneuses, avec des eaux opaques pleines de plancton, et des « iles basses » comme les Tuamotu avec des vastes lagons, des fonds où plonger pendant des heures mais c’est aussi très frustre : corail, cocotiers, soleil tapant. A Bora-Bora, on est dans le monde des hôtels de luxe, des bateaux à moteur sillonnant le lagon, des activités de « shark feeding ». Je conseille plutôt la découverte des îles dans les pensions familiales où il y a connection et partage.
Propos reccueillis par Francine Burlet
Escale en Polynésie, de Titouan Lamazou et sa fille Zoé Lamazou, paru le 1er octobre 2021, aux éditions « Aux Iles du vent », 286 pages, dessins, aquarelles et interviews, 35€ en librairie.
Film : « l’errance et le divers, escale aux Marquises» sur le Facebook de Titouan Lamazou
Film « Nātura, le peintre et l’invisible », réalisé par Zoé Lamazou pour l’exposition Escales en Polynésie, au Musée de Tahiti et des Iles – Te Fare Manaha, à Punaauia.
Aquarelles de Titouan Lamazou : https://boutique.titouanlamazou.com/fr/
Copyright photo Zoé Lamazou.
